(non, Jean Le Cam n’est pas un héros)

 Un article de Didier Putzeys, extrait du BRYC Magazine 197 

Image Bruxelles Royal Yacht Club - Sauvetage de Kevin Escoffier au VG

Le Vendée Globe connaîtra probablement son vainqueur à l’heure où vous lirez ces lignes. Pour beaucoup, et à juste titre, le vainqueur n’est pas celui qui franchit la ligne en premier même si son mérite est immense. 

Le grand gagnant de cette course mythique est en effet connu depuis deux mois : Jean Le Cam.

Novembre 2020, PRB, le bateau de Kevin Escoffier, se brise en deux, ne laissant au concurrent du Vendée Globe que quelques minutes pour ramasser l’essentiel, déclencher son signal de détresse, enfiler sa combi de survie et embarquer dans son radeau.  Il aura juste le temps d’envoyer un message à son équipe à terre : "je coule, ce n'est pas une blague". 

Bien au chaud dans nos pantoufles, nous ne pouvons imaginer la peur qui a dû envahir ce skipper professionnel, telle l’eau qui s’engouffre dans son bateau et l’entraîne par le fond en quelques minutes.

Jean Le Cam, navigateur exceptionnel (en plus d’être doté d’un grand sens de l’humour) est dans le coin et se déroute pour porter assistance à son compagnon d’infortune. Le dénouement est heureux et ravit les médias, les réseaux sociaux grouillent, le peuple a son héros.

Les concurrents des courses en solitaire sont les héros de ce siècle, même s’ils sont conscients de leurs limites et des dangers de la mer. (Les marins-pêcheurs, les mécaniciens en fond de cale, les plongeurs professionnels en Mer du Nord aussi mais ce genre d’exploit semble moins attirer les foules…). 

La médiatisation de la course au large s’accompagne aussi de commentaires parfois naïfs sur les évènements. De nombreux internautes découvrent la course au large avant de connaître la mer et ses règles. Le naufrage de Kévin Escoffier et son sauvetage brillamment géré par Jean le Cam ont donné au VG ses lettres de noblesse : le plus beau geste marin, l’illustration de la solidarité en mer et l’issue heureuse, le tout filmé, commenté, « liké »…

On en oublie que le sauvetage entre marins n’est pas exceptionnel : qu’il s’agisse du VG, de bien d’autres courses (ainsi, lors de la Golden Globe Race de 2018, Susie Goodall a été repêchée in extremis par un cargo au large du Chili). 

En réalité, le sauvetage en mer n’est pas un geste humanitaire, c’est une obligation. A l’origine de ce devoir, La grande ordonnance de la marine d'août 1681, aussi appelée code de la marine ou simplement ordonnance royale de 1681, dite aussi Ordonnance de Colbert, rédigée sous le règne de Louis XIV.

L’ordonnance de la marine imposait à quiconque voyant des personnes en danger de naufrage de faire route pour les secourir. 

Mais si on s’inquiète des naufragés, c'est d’abord parce que l’on a voulu sécuriser … les biens et les marchandises, c’est-à-dire d’abord combattre les pillages, véritable fléau à l’origine du devoir de secours en mer. Le chapitre consacré aux naufrages, bris et échouements comprend de nombreux articles qui règlent précisément les procédures, les compétences et les sanctions, les navires et les équipages étant désormais placés sous la protection du roi. Clairement, on se préoccupe donc davantage des marchandises et des cargaisons que des hommes même si un article y fait référence. 

Le devoir de secours est moral, il faut aider son prochain mais celui qui l’ignore ne connaîtra pas de sanctions en cas de non-assistance. En revanche, la peine de mort est prévue pour ceux qui auraient intenté volontairement à la vie ou aux biens des naufragés. Et si le naufrage a été provoqué, c’est encore bien plus sévère : le dernier article du chapitre stipule ainsi que « ceux qui allument la nuit des feux trompeurs pour y attirer et faire perdre les navires seront aussi punis de mort et leurs corps attachés à un mât planté au lieu où ils auront fait les feux ».

L’obligation de prêter main-forte au bâtiment en détresse est née de l’interdiction de le piller (les populations littorales médiévales considéraient les biens naufragés comme dons du ciel, qui leur revenaient de droit, d’où la tentation de provoquer les naufrages… Il a donc fallu légiférer.

Porter assistance au navire en détresse est une obligation tellement universelle qu’elle s’applique en temps de guerre avec la même vigueur : on commence par couler le navire adverse mais on est obligé d’en recueillir l’équipage. Aujourd’hui, le devoir de secours est réservé aux personnes et non aux biens. Ce devoir s’applique à toute personne ayant capté le message de détresse : ici, l’équipe de PRB, à terre, a capté le SMS ou WhatsApp du malheureux Escoffier….avant même le déclenchement de la balise de détresse et l’organisation des secours. 

Ainsi, pour rebondir sur une autre actualité dramatique, le capitaine d’un navire errant en Méditerranée pour secourir les migrants, n’est pas concerné par cette obligation car le texte de loi parle de « personne trouvée en mer »,  …pas de la personne que l’on cherche à secourir car elle se trouve en mer. On apprécie la nuance. 

Aujourd’hui la non-assistance est punie d’une amende (salée, jusqu’à 75.000€ ) et d’un emprisonnement subsidiaire (5 ans) mais, curieusement, le délit de non-assistance à personne en danger est puni plus sévèrement à terre qu’en mer.

Revenons à Jean Le Cam : avoir récupéré Kevin Escoffier n’ouvre aucun droit à récompense ou rémunération quand le sauvetage ne concerne que la personne humaine ; si PRB avait été remorqué par Yes We Cam, la situation eut été différente. Allons plus loin : lorsque la frégate de la Marine française s’est déroutée pour récupérer Kevin, cette opération est entièrement à charge de l’Etat, au titre de l’intérêt général. 

Pour ceux que le droit intéresse, la Convention de Genève sur la haute mer du 29 avril 1958, prévoit l’obligation internationale de prêter assistance à tout navire en danger, ensuite étendue à l’obligation de prêter assistance par une convention internationale pour la sauvegarde de la vie humaine en mer dite Convention SOLAS en 1974.  Ainsi, le capitaine de navire qui reçoit une information indiquant la présence de personnes en détresse en mer est tenu de se porter « à toute vitesse » à leur secours. Cette obligation sera reprise à la Convention des Nations unies sur le Droit de la mer du 10 décembre 1982 dite Convention de Montego Bay.


Ce sauvetage restera un beau geste, et Jean le Cam est avant tout un grand marin au parcours élogieux qui sillonne les océans depuis 40 ans. Jean le Cam a lui-même été sauvé de telle manière, par Vincent Riou sur l'édition du VG 2008/2009.  

Mais n’en faisons pas un héros. 

Didier Putzeys

Professeur à la Brussels Sailing Academy

Avocat.


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